L’élégance du hérisson

1 Nov

De Muriel Barbery

1

Qui sème le désir

 

« – Marx change totalement ma vision du monde, m’a déclaré ce matin le petit Pallières qui ne m’adresse d’ordinaire jamais la parole.

Antoine Pallières, héritier prospère d’une vieille dynastie industrielle, est le fils d’un de mes huit employeurs. Dernière éructation de la grande bourgeoisie d’affaires – laquelle ne se reproduit que par hoquets propres et sans vices -, il rayonnait pourtant de sa découverte et me la narrait par réflexe, sans même songer que je puisse y entendre quelque chose. Que peuvent comprendre les masses laborieurses à l’oeuvre de Marx ? La lecture en est ardue, la langue soutenue, la prose subtile, la thèse complexe.

Et c’est alors que je manque de me trahir stupidement.

– Devriez lire l’Idéologie allemande, je lui dis, à ce crétin en duffle-coat vert sapin.

Pour comprendre Marx et comprendre pourquoi il a tort, il fau lire l’Idéologie allemande. C’est le socle anthropologique à partir duquel se bâtiront toutes les exhortations à un monde nouveau et sur lequel est vissée une certitude maîtresse : les hommes, qui se perdent de désirer, feraient bien de s’en tenir à leurs besoins. Dans un monde où l’hubris du désir sera muselée pourra naître une organisation sociale neuve, lavée des luttes, des oppositions et des hiérarchies délétères.

– Qui sème le désir récolte l’oppression, suis-je tout près de murmurer comme si seul mon chat m’écoutait.

Mais Antoine Pallières, dont la répugnante et embryonnaire moustache n’emporte avec elle rien de félin, me regarde, incertain de mes paroles étranges. Comme toujours, je suis sauvée par l’incapacité qu’on les être à croire à ce qui fait exploser les cadres de leurs petites habitudes mentales. Une concierge ne lit pas l’Idéologie allemande et serait conséquemment bien incapable de citer la onzième thèse sur Feuerbach. De surcroît, une concierge qui lit Marx lorgne forcément vers la subversion, vendue à un diable qui s’appelle CGT. Qu’elle puisse lire pour l’élévation de l’esprit est une incongruité qu’aucun bourgeois ne forme.

– Direz bien le bonjour à votre maman, je marmonne en lui fermant la porte au nez et en espérant que la dysphonie des deux phrases sera recouverte par la force des préjugés millénaires. »

SBr.

Une Réponse to “L’élégance du hérisson”

  1. auseptiemedelatour 11 novembre, 2007 à 4:37 #

    Il y a quelques mois, Mounia, une amie qui me veut du bien, m’a offert le premier opus de l’auteur … Un véritable délice que je conseille …. puisqu’il s’agit d’UNE GOURMANDISE ….

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