Réécrire l’histoire

11 Nov

Une fois n’est pas coutume, je vous livre un petit billet d’actualité, teinté d’une dose d’énervement il est vrai.

Aujourd’hui, nous sommes le 11 novembre 2007.

Aujourd’hui, nous nous rappelons l’évènement qui s’est terminé précisément 89 ans en arrière, le 11 novembre 1918.

Aujourd’hui, nous devrions nous souvenir.

Aujourd’hui, nous devrions montrer une certaine humilité devant l’Histoire.

Aujourd’hui, nous devrions respecter la mémoire de ceux qui ont été envoyé à la mort pour des raisons qui n’ont toujours pas été trouvées.

Or aujourd’hui, nous commémorons, « en grande pompe » (France Inter) par une cérémonie qui « innove » (Le Figaro).

Aujourd’hui, fait d’importance capitale, le Président a voulu une cérémonie d’un nouveau style, en rupture avec le passé !

Donc aujourd’hui après une lecture de lettres (c’est à la mode), nous avons eu le privilège d’entendre un nouvel opus Présidentiel. Les tenants de la rupture avec la France du repentir en auront pour leurs frais : pas de repentir pour l’afrique, mais que de souvenir de la France meurtrie !

Par contre aujourd’hui, la mémoire collective marque une réelle rupture. On peut d’ors et déjà s’interroger sur la place accordée à l’Allemagne dans ces cérémonies. Parler de « fraternité entre les nations » implique surement un discours à plusieurs voix, que pratiquait pourtant MM. Mitterrand et Kohl en leur temps. Comme quoi la rupture se cache parfois là où on l’attend la moins…

Aujourd’hui pourtant, certains actes ne manquent pas d’attirer l’attention. E. Wiesel pensait que l’oubli est la pire de toutes les plaies. Alors pour ne pas oublier, le site de la bonne pensée officielle – la difficilement qualifiable PR TV – propose à toute personne de visionner un petit film, historique, sur la Grande Guerre.

Que l’on juge de la qualité du film : de vieilles images qui sautent de temps en temps, une musique quelque peu inquiétante… Pour peu et l’on s’y croirait : le départ des trains vers le front, le défilé des taxis de la Marne, l’horreur de la guerre et enfin la paix joyeuse car tant désirée…

Mais ce qui est intéressant n’est pas ce qui est montré par les images, mais le message véhiculé à travers le film : avez-vous remarqué comme les allemands sont va-t-en guerre ? Ces rassemblements de casques pointus, cette foule qui salue ses chefs de guerre, casques brandis tels une répétition du salut nazi, cette revue des troupes… C’est évident, ils veulent la guerre ! Que peuvent faire ces français face à cette annonce aussi lapidaire qu’incohérente : « La guerre La guerre La guerre La guerre » ? Que peuvent tous ces civils – non préparés – face à cette armée qui a voulu et préparé cette guerre ? Que peuvent bien se dire ces – malheureux – français, en pleine perplexité devant cet avis de mobilisation générale ?

Puis viennent des images plus classiques : la guerre est dure, les français tombent au combat. C’est l’horreur de la guerre. En passant, on peut remarquer que l’on ne voit jamais d’allemands, mais seulement des français, victimes innocentes au regard hagard et déshumanisé.

Par contre, que la victoire est belle ! Même Pétain retrouve un quart d’heure de gloire, le héros de Verdun, aux côtés de Clemenceau, le Tigre légendaire. C’est donc la liaisse populaire. Quelle allégresse retrouvée sur les Champs-Elysées !

Mais quelle est donc cette nouvelle façon – certes en rupture – de présenter l’Histoire ? Il semble que l’on soit revenu au temps de gentils contre les méchants, de agressé contre l’agresseur. Bref, le relent d’un nationalisme d’un autre age domine ces commémorations.

A vez-vous également remarqué la quasi-disparition de toute référence au rôle des alliés ? À part quelques – petites – bannières étoilées brandies par la foule, les références à leurs engagements ont été « oubliés ». Et que dire du rôle des colonies ? À l’heure de la reconnaissance des bienfaits de la colonisation, nul ne peut imaginer que ces « indigènes » d’alors aient péris par notre faute !

Hier, nous aurions donc gagné cette guerre d’agression tout seuls ?

Autre détail, mais à mon avis significatif de l’état d’esprit nouveau : ce matin, le Président n’a pas déposé la traditionnelle gerbe devant le tombeau du soldat inconnu, mais devant la plaque commémorant la manifestation, le 11 novembre 1940, d’étudiants qui avaient décidé de commémorer la mémoire de leurs pères malgré l’occupation allemande et avaient été fusillés. Là encore, quel choix étrange – et pourtant révélateur – à l’heure de la « réconciliation européenne »… Célébrer en même temps des victimes de la Grande Guerre et des « martyrs » de l’Occupation ! Guy Môquet n’a qu’à bien se tenir ! Encore qu’il ait réussi à donner l’exemple puisque nous avons eu droit à une nouvelle salve de lettres déchirantes.

Là encore, les allemands tiennent un bien vilain rôle, mêlant revanche et inhumanité…

Aujourd’hui donc, nous revisitons la Première Guerre Mondiale, sous un jour que l’on croyait pourtant oublié depuis de nombreuses décennies.

Alors aujourd’hui, pour ne pas oublier, peut-être vaudrait-il mieux revisiter ces lieux hantés à jamais par l’horreur de la bétise humaine.

(Ossuraire de Douaumont, près de Verdun, dont voici la vue du sommet. On ne fait plus trop la différence entre les allemands et les français vu d’ici…)

Alors aujourd’hui, pour ne pas dire n’importe quoi, peut-être vaudrait-il mieux s’en référer aux acteurs et victimes de cette hécatombe :

 » – Ils attaquent !

Gilbert et moi avons bondi ensemble, assourdis. Nos mains aveugles cherchent le fusil et arrachent la toile de tente qui bouche l’entrée.

– Ils sont dans le chemin creux !

Le cimetière hurle de grenades, flambe, crépite. C’est comme une folie de flammes et de fracas qui brusquement éclate dans la nuit. Tout tire. On ne sait rien, on n’a pas d’ordres : ils attaquent, ils sont dans le chemin, c’est tout…

Un homme passe en courant devant notre trou et s’abat, comme s’il avait buté. D’autres ombres passent, courent, avancent, se replient. D’une chapelle ruinée, les fusées rouges jaillissent, appelant le barrage. Puis le jour semble naître d’un coup ; de grandes étoiles blafardes crèvent au-dessus de nous, et, comme à la lueur d’un phare, on voit naître des fantômes, qui galopent entre les croix.. Des grenades éclatent, lancées de partout. Une mitrailleuse glisse sous une dalle, comme un serpent et se met à tirer, au tir rapide, fauchant les ruines.

– Ils sont dans le chemin, répètent les voix.

Et, aplatis contre le talus, des hommes lancent toujours des grenades sans s’arrêter, de l’autre côté du mur. Par dessus le parapet, sans viser, les hommes tirent. Toutes les tombes se sont ouvertes, tous les morts se sont dressés, et, encore aveuglés, ils tuent dans le noir, sans rien voir, ils tuent de la nuit ou des hommes.

Cela pue la poudre. Les fusées qui s’épanouissent font courir des ombres fantastiques sur le cimetière ensorcelé. Près de moi, Maroux, en se cachant la tête, tire entre deux sacs dont la terre s’écroule. Un homme se tord dans les gravats, comme un ver qu’on a coupé d’un coup de bêche. Et d’autres fusées rouges montent encore, semblant crier : « Barrage ! barrage ! »

Les torpilles tombent, par volées, défonçant les marbres. Elles arrivent par salves, et c’est comme un tonnerre qui rebondirait cinq fois.

– Tirez ! tirez ! hurle Ricordeau qu’on ne voit pas.

Abasourdis, hébétés, on recharge le lebel qui brûle. Demachy, sa musette déjà vide, a ramassé les grenades d’un copain tombé et les lance, avec un grand geste de frondeur. Dans le fracas, on entend des cris, des plaintes, sans y prendre garde. Il y en a certainement qui sont ensevelis. Un instant, les fusées découvrent un grand mort, couché sur une dalle, tout au long, comme un homme de pierre.

En rafale, notre barrage arrive enfin, et une haie rouge de fusants crève la nuit, en tonnant. Les obus se suivent, mêlant leurs aiguillées, et cela forge une haie de fer au-dessus de nous. Percutants et fusants se plantent furieusement devant nos lignes, barrant la route, et, empanaché de fusées, claquant d’obus, le cimetière semble vomir des flammes. D’un parapet à l’autre, les hommes courent sans savoir, trébuchant, se poussant. Beaucoup culbutent, la tête lourde, les reins pliés, et les tombes en vomissent toujours d’autres, dont les shrapnells et les fusées découvrent les silhouettes traquées.

Au centre, devant le saint impassible, les torpilles piochent, hachant les soldats sous les dalles, écrasant les blessés au pied des croix. Dans les tombes, sur les gravats, cela geint, cela se traîne. Quelqu’un s’abat près de moi et me saisit furieusement la jambe, en râlant.

Les coups précipités nous cognent sur la nuque. Cela tombe si près qu’on chavire, aveuglé d’éclatements. Nos obus et les leurs se joignent en hurlant. On ne voit plus, on ne sait plus. Du rouge, de la fumée, des fracas…

Quoi, est-ce leur 88, ou notre 75 qui tire trop court ?… Cette meute de feu nous cerne. Les croix broyées nous criblent d’éclats sifflants… Les torpilles, les grenades, les obus, les tombes même éclatent. Tout saute, c’est un volcan qui crève. La nuit en éruption va nous écraser tous…

Au secours ! au secours ! On assassine des hommes !« 

DORGELÈS (Roland) – Les Croix de bois, 1919.

SBr.

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5 Réponses to “Réécrire l’histoire”

  1. Laurence 12 novembre, 2007 à 1:11 #

    beau billet d’actualité ! merci

  2. auseptiemedelatour 12 novembre, 2007 à 2:08 #

    Merci Laurence !
    ça va de ton côté, dans avec ton futur nouvel appartement ??
    SBr

  3. Laurence 13 novembre, 2007 à 8:27 #

    Yo
    ça va bien, pas mal de boulot à la mairie
    Coté appart, apres moult péripétie, normalement je suis chez moi pour Noel :-)

  4. Alain AKOUN 14 novembre, 2007 à 5:26 #

    Je trouve ce billet sur les célébrations de la guerre de 14/18 trop polémique et excessif. Quelle aurait été la célébration idéale ? Le commentateur ne le dit pas.

  5. auseptiemedelatour 14 novembre, 2007 à 5:49 #

    Pour la polémique, je suis d’accord et suis bien volontier ouvert à la discussion. Très polémique, oui. Trop je ne pense pas. Mais je reste juge et partie…

    Par contre, j’ai vraiment trouvé le traitement « médiatique » de l’évènement plus que discutable. En particulier ce petit film (je ne sais pas si tu l’as vu ?) en montre plus que son contenu littéral…

    Pour tout dire, la célébration idéale n’existe pas (évidemment) ! Mais je trouvais très pertinente l’idée d’une cérémonie silencieuse et ouverte sur la réconciliation. Alors oui, le discours est beau (l’Europe est un facteur de paix…) Mais dans les faits, quels allemands (et autres ‘européens ») ont été associés aux comémorations ?

    À trop vouloir « rupturer », l’on finit par s’emmêler les pinceaux, entre souvenir et volonté d’aller de l’avant, entre revanche et ouverture… (tout cela a des raisonnances en politique interne !)

    J’espère que l’on pourra discuter de cela de vive voix et te remercie de l’attention portée à cette note !

    SBr.

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