Perdre un peu le nord, s’immoler dans les souvenirs et cette tarte au citron et aux amandes

23 Mai

Cela sent pareil qu’avant. Et c’est propre. Sauf les verres qui ont été rincés rapidement, sans doute un peu négligemment. J’en suis dégoutée et m’en veux, mais refuse toutefois le jus d’orange qu’elle me propose. Je me dirige subrepticement vers la cuisine et jette un regard rapide dans le frigo. Du fromage de chèvre, des fraises au sucre, de la bombe chantilly (en quantité impressionnante), du jambon, des yaourts. Façon de prendre la température des occupants de l’appartement, à leur insu, sans les fliquer. J’adopte les réflexes d’usage avant le naufrage. Une apparence de normalité.

Nous sortons, il me prend le bras, s’y accroche un peu. Je sens bien qu’il est content de nous voir. Mais il ne me le dira pas. Il s’est – un peu trop – habillé pour l’occasion : costume, cravate, raie sur le coté. Il présente bien, mais a tellement maigri. A table, il s’étouffera. Nous sommes gênés. Moi pour lui et lui pour lui, peut être pour moi aussi. Le malaise terrible de se sentir partir, tout en étant encore là. Lui qui s’est tellement venté de ne pas aimer la vie semble avoir peur de la mort. J’aurais pensé qu’il voudrait cesser ce lessivage. Il nous aurait réuni pour nous faire part de ce choix, aurait confié à mon père les clés. Nous aurions été tristes et sereins. Cela aurait évidemment été plus facile. Pour ceux qui restent. Il ne choisit pas sa mort, mais je ne suis pas certaine qu’il choisisse encore sa vie.

Elle s’est faite coiffée la veille. Sur le chemin du restaurant, elle insiste pour « passer dire bonjour » à la jeune femme méchée et habillée en blanc qui s’occupe habituellement d’elle. Semblant de vie sociale. J’ai l’impression que nous marchons sur son quotidien. Plus tard, dans la voiture, je me moquerai de cet épisode. Vague malaise. Elle se fait du soucis pour lui et l’engueule. Mais alors que la conversation s’engage sur Benoît XVI, elle s’enfonce dans ses souvenirs, cohérents mais redondants. Dans lesquels jamais ses enfants n’apparaissent. L’Espagne et les Espagnols, son court passage au consulat d’Argentine (sans aborder la situation politique d’alors) et les traditionnelles déclinaisons racistes. J’ai la chance de figurer dans son album de souvenirs. Des sorties d’école au gout de mandarine. Elle a un analzaïmère, le sait, mais ne veut dépendre de drogues. Elle s’angoisse de convocations qui n’ont jamais eu lieu. S’angoisse pour le contrat de travail de la dame qu’elle nous montrera quatre fois, et rangera cinq.

Ils dérivent. « Non, mais physiquement ça va ».

Pour l’heure, j’apprends à recenser dans mon livre intérieur les doux moments. Ceux dont j’espère me souvenirs plus tard, lorsque peut être, mes petits enfants viendront me visiter et qu’alors je ne serais plus tout a fait ici ni tout a fait ailleurs. Laissant mon destin à la providence. Cette tarte au amandes et au citron m’ancre dans une réalité de soulagement. Je la partage avec ceux qui n’ont aucune idée de ce qu’elle représente. Cela l’allège d’autant.

La tarte au citron et aux amandes de P.

– Pour la pâte sucrée (vous en aurez probablement un peu trop) :

  • Farine – 250 g
  • Beurre salé – 150 g
  • Sucre – 90 g
  • Lait – une giclée

– Pour la préparation

  • Amandes réduites en poudre grossière – 100 g
  • Citron – Le jus de 3 gros (et s’ils sont bio … avec leurs zests)
  • Oeufs – 3
  • Sucre – 150 g
  • Beurre salé – 125 g

– Concrètement

  • Mélanger tous les ingrédients pour la pâte
  • Faire reposer la pâte. Il parait que 4 h s’imposent. Dans mon temps, cela fait 30 minutes
  • Pendant ce temps, mixer les amandes puis mélanger les ingrédients de la préparation
  • Foncer un moule et faire précuire le fond de tarte pendant 7 à 8 minutes à 180° (en pensant à recouvrir de papier sulfurisé alourdi pas des poids chiches secs ou autres)
  • Ajouter ensuite la préparation et poursuivre la cuisson pour 20 à 25 minutes.

8 Réponses to “Perdre un peu le nord, s’immoler dans les souvenirs et cette tarte au citron et aux amandes”

  1. Clea 24 mai, 2009 à 3:00 #

    Avec tout cela, on ne peut que te pardonner d’avoir oublié le citron…

  2. squatteuse 24 mai, 2009 à 8:04 #

    mais non, c’est le secret du chef: une tarte au citron sans citron ! et en enlevant les amandes, c’est encore plus drôle !

    Je suis perturbée par la première partie du texte: qui écrit ? est-ce une œuvre de l’auteur du site ou un extrait d’un roman… cette confusion (souhaitée et réussie) m’intrigue…

    Bon dimanche et bises en particulier à la commentatrice du dessus !

  3. Yum 24 mai, 2009 à 9:30 #

    C’est un joli billet; associer des recettes avec des souvenirs est un vrai bonheur. Cette tarte est à essayer!

  4. bache 11 juin, 2009 à 4:40 #

    C’est avec une grande maladresse sûrement que je l’écris, mais ce message est profondément émouvant. Peut-être parce que je m’y retrouve, aussi parce que c’est si bien écrit. (et j’aurais bien fini cette lecture sur une part de cette tarte…)

  5. Léa 22 juin, 2009 à 7:30 #

    Ce texte est tellement joli et émouvant que j’ai du mal à écrire quelque chose qui ne soit pas maladroit, inutile et très mauvais… bref, je dois déjà m’incliner devant la plume efficace et talentueuse, puis devant ces magnifiques photos et enfin devant cette très jolie recette…
    La tarte au citron est dans le four, les quelques lignes dévorées (prélude à la tarte peut-être?!) résonnent dans ma tête et mes yeux n’oublient pas ces belles images…
    merci beaucoup !
    (aller hop, je vais faire un tour sur un autre billet… belle découverte ce blog… magie d’internet surement !)

  6. voyelle 28 juin, 2009 à 9:08 #

    c’est super sympa de se balader chez toi…je reviendrai

  7. saperlipopote 10 juillet, 2009 à 12:16 #

    les souvenirs donnent une saveur particulière à ces petits plats…
    se rattacher à ce qui est, laisser partir ce qui n’est plus.
    la douceur aura raison de tout

    PS : un oubli de ma part : tu n’es pas dans ma liste de référence ! je vais réparer ça tt de suite…

  8. lilie 8 mai, 2010 à 10:39 #

    Tout un monde. C’est très bien écrit. Sensible sans sensiblerie. Je vais tester cette tarte dorée qui donnera, c’est sûr, un gout de soleil à ce printemps gris.

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